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Bicentenaire - 2016

       Comme un arbre planté dans la mer.

Méditation à l’occasion de l’anniversaire de la mort
d’Angélique Le Sourd



« Les apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : « déracine-toi et va te planter dans la mer », et il vous aurait obéi. » Luc 17,1-6


Le Seigneur suggère subtilement que la foi n’est pas une notion à envisager tant sur le mode quantitatif que sur le mode qualitatif.

Penser la foi sur un registre quantitatif, c’est dire qu’elle peut croître ou diminuer, qu’on peut en avoir peu ou beaucoup. On pourrait amasser la foi, voire même la capitaliser. Bref, on pourrait avoir plus ou moins de foi. Et c’est dans ce registre-là que se situent les Apôtres comme le trahit leur demande : « Augmente en nous la foi ! »
Jésus leur répond, presqu’à l’emporte-pièce, « si vous en aviez une dose minuscule, vous pourriez faire des choses extraordinaires ». Sous-entendu : « ce n’est pas la quantité qui importe… Vous n’avez pas compris ce qu’est la foi. Vous êtes complètement à côté. »

Jésus nous invite à envisager la foi comme une réalité qualitative : on a la foi ou on ne l’a pas. La foi, c’est une nouvelle façon d’envisager l’existence. La foi, c’est un nouveau regard posé sur le réel : un regard qui voit au-delà des apparences, un regard qui discerne la main de Dieu dans les événements, un regard qui scrute le sens de la vie à la lumière des Ecritures. La foi, c’est fondamentalement reconnaître que la vie est plus forte que la mort, que la création est appelée au salut, par-delà la décrépitude apparente.

S’il y a quelque chose à augmenter, ce n’est pas la foi, mais la compréhension de ce qu’est la foi. « Fais-nous mieux comprendre ce qu’est cette nouvelle façon d’être au monde qu’on appelle la foi ! »

Jésus répond déjà à cette question « qu’est-ce que la foi, réellement ?  », question que les Apôtres ne sont pas encore à même de formuler. Admirons comment Jésus, non seulement affirme que la question est mal posée (Augmente en nous la foi !) mais encore répond à la question qui serait formulée de manière juste (éclaire notre compréhension de ce qu’est réellement la foi !) Voici la réponse de Jésus : la foi, cela revient à dire à cet arbre de se déraciner et d’aller se planter dans la mer et cet arbre pourrait effectivement prendre racine dans la mer.

De quel arbre s’agit-il ? De quelle mer ?

Des arbres, il y en a beaucoup dans la Bible … Dans l’Eden, l’arbre de la connaissance du bien et du mal, puis le ricin qui abrite Jonas … Dans les Evangiles, le figuier de la fécondité apostolique, le sycomore qui permet de voir Jésus. Et puis, surtout, l’arbre de la croix.
La mer, très présente dans les Ecritures, est celle qui engloutit Jonas. C’est surtout la mer de la mort.
L’arbre de la croix se plante dans la mort et il parvient à y prendre racine, c’est-à-dire à revivre. La vie triomphe du milieu hostile de la mort. Le Ressuscité surgit du tombeau.

Voilà en quoi consiste la foi : croire que dans les milieux les plus hostiles, les moins appropriés, la vie peut puiser des ressources pour se développer.

Quelle est notre petite mer à chacune de nous, où l’arbre de notre personne, de notre vie, de notre communauté, semble menacé ? Quel est ce milieu amer ou hyper salin où nous risquons de nous noyer, de nous laisser engloutir ?

Un sociologue actuel, Zygmunt Bauman, a développé le concept de la « vie liquide » pour décrire, dans notre monde contemporain, la vie prise dans le flux incessant de la mobilité et de la vitesse¹. Les valeurs, elles-mêmes, semblent aller à vau-l’eau. C’est toute la société qui paraît entrer en voie de liquéfaction. Alors, qu’est-ce qui peut faire résistance à ce processus de liquéfaction ? Quel sera l’arbre qui pourra tenir dans la mer sans se laisser emporter par le flot du courant ?

Au sein de cet élément liquide, la vie religieuse peut apparaître comme un îlot de résistance. Faire le choix de la vie religieuse, c’est s’engager pour toute la vie dans une existence qui s’articule autour des trois voeux. C’est une option « longue » (toute une vie) au service de Dieu et des frères et soeurs. C’est un choix à l’échelle d’une vie qui traverse, qui dure, qui endure, qui perdure malgré les aléas de l’existence. Or, dans la société post-moderne, l’engagement est devenu « court » : il est posé pour un temps donné, tant que l’émotion, le ressenti alimentent l’envie d’être solidaire. Parce qu’elle est un geste long qui traverse les espaces, la vie religieuse confirme le principe du pape François : « le temps est supérieur à l’espace »².

A la suite du pape François justement, laissons-nous aller à la contemplation de la création. On entend dire que les iris ont des vertus pour retenir la terre. En effet, ces fleurs sont d’excellents fixateurs de talus. Sur la côte également, des plantes retiennent les dunes et luttent contre l’érosion par la mer. D’une manière analogue, la vie religieuse conjugue la fragilité et la force de l’iris. Seul, l’iris semble délicat et fragile. En massif, il devient capable de freiner l’érosion des sols. Nous trouvons ici une puissante métaphore de la vie religieuse au sein de nos sociétés.
Mais la vie consacrée a-t-elle encore un sens dans ces mêmes sociétés ? N’est-elle pas d’un autre âge ? Fait-elle encore sens pour les nouvelles générations citoyennes ? N’est-elle pas destinée à disparaître, entrainée par le flot liquide de la société post-moderne ?

Eh bien, en notre contexte contemporain, la vie religieuse a la force et la fragilité de l’iris. Elle n’est pas bétonnée comme les digues impressionnantes qui cherchent à lutter contre les tsunamis. La métaphore végétale du massif de fleurs est sans doute plus adaptée que l’image minérale trop imposante et trop froide des digues.

La vie religieuse, contestataire par nature (prophétique, ose-t-on dire), se présente comme une façon de vivre alternative, qui résiste aux modes et aux tendances. Elle affirme, contre vents et marées, que le respect de la dignité humaine est une valeur non négociable, que la fraternité peut se vivre au quotidien, que la violence n’a pas le dernier mot, qu’il faut du temps pour tisser du lien durable, et que le Christ vient nous sauver de toutes les noyades de l’existence. La vie religieuse endigue la liquidité de l’existence en plantant des repères fermes : le partage solidaire (voeu de pauvreté), l’écoute mutuelle (voeu d’obéissance) et l’amour universel (voeu de chasteté). C’est-à-dire en réaffirmant que l’interdépendance est une chance.

La vie religieuse est un « fixateur » de société comme les iris sont des fixateurs de terrains. Angélique et ses compagnes, tout comme Madame Jeanne de Budes à l‘origine de la fraternité Notre-Dame et Marie-Anne Guillouard qui a fondé Sainte-Marie de Gacé, furent des fixateurs de la société de leur époque.

Angélique fut un merveilleux iris qui a su faire alliance avec ses compagnes pour « ranimer la foi et restaurer les moeurs ». Dans les milieux post révolutionnaires hostiles à la foi, dans les campagnes peu hospitalières, dans un contexte incertain, Angélique, femme de foi, a tenu bon pour protéger la vie des enfants, des malades, des prêtres. Sa vie s’est dressée comme un rempart fort et fragile à la fois. L’arbre de sa vie, planté en milieu mouvant, a donné la fécondité que l’on sait. Son secret tient en trois lettres : la FOI. Puissions-nous continuer de faire fructifier son héritage, aujourd’hui et demain.
Angélique, comme un arbre planté dans la mer …


Le 16 novembre 2016
Sr Anne Chapell - Supérieure générale


¹ Zygmunt BAUMAN, La vie liquide, collection Pluriel, Paris, Fayard, 2013
² Pape François, La joie de l’Evangile, N° 222-225



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